Sciences de la Société

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Jean CAUNE, Culture et sciences de l’informationet de la communication (1) Repères épistémologiques et croisements théoriques

Résumé
Cette chronique (n° 58, 59 et 60) montre comment les sciences de l’information et de la communi-cation peuvent aider à décrire et comprendre les phénomènes culturels, dans leurs transformations et leurs tensions au sein d’une société livrée à la globalisation des échanges et à l’industrialisation de la culture. Dans un premier temps, les phénomènes culturels ont été examinés à partir des formations de discours qui conjuguent des objets, des conditions d’apparition dans l’espace public, des concepts qui les éclairent et des thèmes qui les diffusent. Dans un second temps, la légitimation des politiques de démocratisation culturelle a été mise à la question. Alors que l’art a subi une dé-définition, que sa nature est devenue incertaine, que l’esthétique se détache de l’artistique et se diffuse dans l’ensemble des activités sociales, l’administration de la culture, dans sa stabilité et son évolution, continue d’instrumentaliser l’art à partir de catégories figées. Enfin, on a examiné comment la construction de soi et sa relation à l’autre impliquent la prise en compte de la dimension dialogique du sujet. Les actes de parole et les expressions langagières se déploient dans un espace-temps proposé par la création artistique, transformé par les technologies et régulé par les réseaux. Pourtant, l’identité culturelle demeure dans la tension entre la singularité et l’universalité ; elle se tisse dans la diversité des récits et les conditions de leur réception.

Mots-clés : phénomènes culturels, art, objets, concepts, esthétique, communication, espace public, singularité, universalité.

Texte intégral de l’introduction, n° 58
Les sciences de l’Informationet de la communication (SIC) sont interpellées par la question des repères et des normes du vivre ensemble. D’autant que les thématiques qu’elles traitent alimentent les discourspublics qui conçoivent les processus de communication comme des moyens de la régulationsociale, et l’usage des technologies de l’information et de lacommunication comme des facteurs d’accélérationdu changement. Au-delà de cette implication, n’ont-ellespas pour vocation de mettre à la critique ­ au senskantien de définition des limites et des conditions dedétermination d’un domaine ­ les discours sur la modernité,l’adaptation au changement, les exigences de proximitéet d’immédiateté qui accompagnent la mondialisationdes échanges ?

Bien souvent, les discours publics ­essentiellement portés par une idéologie communicationnelle,analysée en tant qu’utopie (Breton, 1992) ou comme discoursd’adaptation à la raison instrumentale (Miège, 1997)­ envisagent la communication comme un outil dans un mondede choses d’où semblent avoir disparus les liens d’appartenance.Certes, l’homme  » sans qualité « , l’individuordinaire, est pris en considération, mais il est surtoutconvoqué comme cible de procédures et de dispositifsqui transmettent des messages destinés à êtrereçus dans l’immédiateté et la transparence.Électeur sondé, consommateur testé, habitantconsulté : tout semble mis en uvre pour raccorder le citoyenaux lieux de décision et l’inscrire dans la sphèrede proximité dessinée par les décideurs.Pourtant ces processus de la communication sociale occultent généralementce qui construit le lien social : l’appartenance à unecommunauté de culture qui n’est pas seulement constituéede signes transmis et partagés mais aussi d’acte de paroles.

Au-delà de leur capacité àinterroger les discours sur la communication, les sic peuventêtre mises à l’épreuve pour décrireet offrir des modèles de compréhension des phénomènesculturels. Le domaine de la culture ­ extensif, ambigu etpolémique ­ doit être éclairé,dans ses éléments constitutifs et leurs relations,comme dans ses formes et ses effets. Le bénéficethéorique attendu doit venir d’une compréhensiondu fait culturel comme  » fait social total « , au sensqu’en donnait Mauss à propos du don (1950). En effet, lephénomène culturel ne peut être compris dansla seule juxtaposition des conditions sociales qui le déterminentet des processus symboliques qui lui donnent une significationpour le groupe. La culture existe par la manifestation d’une expérienceindividuelle, dans laquelle se combinent psychisme et corporéité,signes et comportements, valeurs et normes. La culture se présentecomme un ordre social qui fait plus appel à l’attente qu’àla contrainte ; elle modèle l’univers de significationsque chacun peut se construire à la faveur des ses relationsavec autrui ; elle organise les pratiques interpersonnelles parla médiation de supports techniques. Dans cette chronique,nous ferons appel aux sic pour éclairer les processus decommunication par lesquels la société se construitaussi à travers les pratiques interpersonnelles.

Dans ce premier temps, nous présenteronsles rapports structurels entre phénomènes culturelset processus communicationnels à partir d’une articulationd’ordre épistémologique qui croise concepts, objetsde connaissance et disciplines. Ces rapports seront égalementévoqués par le biais de questions poséespar la formulation  » société d’informationet/ou de communication « . Ces questions émergent dansce  » système de dispersion  » que Foucault appelle une  » formationdiscursive  » (1969) Les archipels dans lesquels se répartissentles objets de discours, leurs conditions d’énonciation,les concepts et les thématiques relatifs aux pratiquesculturelles et aux processus de communication sont bien souventcartographiés et étudiés à partirde règles de formation voisines et imbriquées. Celles-ciconstituent des conditions d’existence, mais aussi de coexistenceet de transformation, caractéristiques des discours surla société de communication.

Ces discours portent sur des objets quipeuvent se décrire comme des comportements interactifs,des signes qui fonctionnent comme des emblèmes de reconnaissance,des institutions qui produisent et transmettent des récitssur le monde ou encore des produits dont l’usage fait appel àl’imaginaire. Au cur des sciences humaines et sociales, les sicont cherché à établir les relations entreles techniques de communication développées parla société et l’ordre symbolique qu’elle construit.Les conditions d’énonciation des discours, savants ou politiques,qui formulent les injonctions à construire une sociétéde communication s’inscrivent dans un horizon d’attentes qui borneautant les pratiques culturelles que communicationnelles. Pourne prendre que l’exemple de la situation française, lerapport demandé à Nora et à Minc àla fin des années 1970 se proposait d’examiner le développementde l’informatique comme facteur de transformation de l’organisationéconomique et sociale du mode de vie (1978). L’informatisationcroissante de la société avait une viséeprophétique :  » elle transformera notre modèleculturel  » (Nora, Minc, 1978, 12). La télématique,croisement des télécommunications et de l’informatique,devait créer un nouveau réseau où chaquecommunauté homogène pourra communiquer avec sessemblables vers le centre :  » La palabre informatiséeet ses codes doit recréer une agora informationnelle élargieaux dimensions de la nation moderne  » (124).

Les thématiques communes àla culture et à la communication conjuguent aspirationset craintes, exigences sociétales et politiques. Les conditionsd’existence de ces discours se sont réalisées dansune société industrielle et urbaine qui découvraità la fois le pouvoir des médias de masse et leseffets de la triple crise sociale, économique et culturelle,apparue progressivement avec le début des années1970. Elles se déclinent, dans les années 1960,autour de la démocratisation et de la création ;au début des années 1970, autour de la  » Nouvellesociété  » et du développement culturel; dans les années 1980, autour de la performance, l’image,l’individualisme et une décennie plus tard autour de l’intégration,du lien et de la fracture sociale. Ces thématiques focaliséessur les nouvelles technologies de l’information et de la communicationactualisent les utopies de transparence et de globalisation énoncéespar la cybernétique, dès la fin de la seconde guerremondiale (Wiener, 1952).

Dans un second temps, notre chronique mettraà la question le processus de démocratisation quia guidé les politiques culturelles depuis plus de quaranteans. En faisant de la culture un objet de sa politique, l’Étatfrançais s’est donné, dans les années 1960,un nouveau moyen pour assurer la cohésion nationale, orienterles transformations sociales, définir des pôles d’identification.Les interventions et les compétences publiques en matièreculturelle trouvent leur justification à travers le doubleaspect de la culture : valeur symbolique représentant uneidentité collective et dimension interactive se manifestantdans un pouvoir de transformation sociale. L’objectif de démocratisationculturelle fixé par les pouvoirs publics a étévisé à travers l’accès aux uvres ; il s’estfondé sur une hiérarchie entre les conduites esthétiqueset un classement, selon les critères flous de  » l’excellence », des productions artistiques diffusées par les établissementscentraux. Si l’on excepte l’uvre majeure de de Certeau (1974,1980), les politiques culturelles ont rarement étéexaminées du point de vue de l’appropriation de l’art parles publics et de la construction des liens symboliques tisséspar la médiation de l’expérience esthétiquevécue.

Enfin, dans un troisième temps, nousexaminerons les questions liées à la diffusion desproductions artistiques dans un monde livré à laglobalisation des échanges. La diffusion et la convergencedes techniques de communication ont accompli la prophétiede Valéry : l’espace occupé, maîtrisé,investi par l’homme et ses productions a trouvé sa limite.Cette clôture s’est accompagnée d’une relative homogénéisationdes produits culturels, ce qui ne veut pas dire d’une analogiedes cultures. Cette clôture n’a pas seulement touchéles activités économiques, militaires, touristiquesou ludiques : elle a atteint cette activité de productionsymbolique qu’est l’art.

La catégorie de l’art comme représentationet comme activité institutionnelle séparée est en crise. La notion d’uvre artistique n’est plus opératoirepour penser l’art qui est autant objet qu’action. D’abord en raisonde la dimension institutionnelle de l’uvre : elle se réalisedans ce que Becker appelle les  » mondes de l’art. Ensuiteparce que, depuis Duchamp, l’uvre d’art trouve sa reconnaissancelorsqu’elle vérifie les conditions énonciativesqui autorisent l’énoncé :  » ceci est de l’art ». Cette énonciation suppose un objet ainsi désigné,un auteur, un public et un lieu institutionnel qui enregistrel’énoncé (Duve, 1989). Enfin, les arts vivants sontprécisément des formes qui ne valent que par larelation esthétique qu’elles réalisent entre l’espacede leur énonciation et celui de leur réception.Nous examinerons donc, du point de vue de l’usage et de la réception,comment le concept d’art a été repensé.

Aujourd’hui, avec les technologies de l’informationet de la communication, nous sommes entrés dans une phaseoù le temps et l’espace des processus esthétiquesse modifient dans le même mouvement. D’une part, le rapportentre le lieu de production et de réception et, d’autrepart, la relation entre ces deux moments de la transaction esthétiquese trouvent transformés. Les autoroutes de l’information,les déviations on line, les chemins de traverse du wwwouvrent un espace évolutif à l’art. Cet espace n’estni fini, ni infini, il est rythmé par le temps de l’échange.
© Sciences de la Société n° 58 – février 2003